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"Bientôt le film commencera et elle laissera cette soirée, sa solitude, son inquiétude, sa journée, ou même l'insidieuse tonalité de la vie, s'estomper jusqu'à disparaître sous le martèlement mental de la fiction. Telle est la chance que donne au spectateur la décision de se livrer à une oeuvre: se dérober et esquiver le réel. Pour l'instant la musique du générique fait tanguer l'écran, et, au-delà, l'orchestre est une présence qui ne s'efface pas sous la mélodie, chaque instrument identifiable, la trompette très isolée, pour cette musique de guinguette années cinquante, simpliste, entraînante, vouée aux couples et à l'amour gai. Comme si l'amour était gai! pense t'elle. Comme s'il se poursuivait sans fin dans l'enchantement qui présidait à sa naissance, et qu'il n'écrivait pas la suite des entorses aux serments, des blessures et des déceptions que valait de découvrir chez l'autre la part que l'on n'aimera pas. Comme si l'amour était une idylle! Au contraire, n'aimait-on pas dans le désespoir et, seulement par intermittence, dans l'accomplissement joyeux qui dissout l'idée de l'avenir et des ombres? Ne savait-on pas, à chaque caresse, à chaque promesse, que les gens ne s'appartiennent pas, qu'ils peuvent malgré eux renier leur parole et déserter les lieux où ils l'ont proférée, les lits de leurs anciennes confidences, et les liens qui en ont résulté? Et cela ne gâchait-il pas certaines paroles et certaines promesses?"